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Père Stéphane Biaggi

Père Stéphane Biaggi

Curé de la paroisse Sainte Odile

Père Stephane Biaggi, lors de notre rencontre vous avez été très heureux de me parler de votre vie ecclésiastique qui, au fil de vos nominations, vous a fait rencontrer des personnalités musicales qui ont marqué le XXème siècle. Parmi elles, nous allons évoquer vos souvenirs avec Marie-Madeleine Duruflé.
Merci de me recevoir.

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Pour commencer, parlez-nous de votre enfance et de votre parcours atypique avant d’embrasser votre sacerdoce.
J’ai aujourd’hui 72 ans, je suis prêtre depuis 35 ans. Mon père était d’origine corse et ma mère parisienne, J’ai été interne pour mon secondaire au Lycée Stanislas à Paris avant de commencer mes études de médecine. Après 4 ans d’internat et une année de spécialité, je suis rentré au séminaire de Paris à la nouvelle maison Saint Augustin de propédeutique voulue par Monseigneur Lustiger.
J’ai ensuite été envoyé à Bruxelles pour mes études de philosophie et de théologie.
Rentré à Paris à la paroisse Saint Étienne du Mont ou j’étais séminariste depuis 1988, j’ai aussitôt été ordonné diacre le 8 septembre 1990, puis prêtre le 2 février 1991.
J’étais alors aumônier du Lycée Saint Louis et du collège Henri IV. Et c’est à cette occasion, séminariste, diacre et prêtre, que j’ai rencontré Marie-Madeleine Duruflé et sa sœur Éliane.

Aviez-vous entendu parler de Marie-Madeleine Duruflé avant d’arriver dans cette paroisse ?
J’avais entendu parler de Maurice Duruflé et de sa femme dans ma famille.
Mon père, lorsqu’il était élève au collège puis au lycée de Bastia, était très ami avec Jean Costa 1. Si proche d’ailleurs qu’il fut le parrain de ma sœur.
Arrivé à Paris, il fut l’élève du « Maître » Marcel Dupré, dont il connaissait tous les élèves avant de devenir titulaire de l’église Saint-Vincent de Paul et de faire une brillante carrière internationale. À cette époque, Jean Costa, pour subvenir à ses besoins, travaillait la nuit à la Closerie des Lilas. Aussi lorsqu’il avait cours le matin avec Dupré, celui-ci lui disait malicieusement : « Eh bien Jean, ce matin ça swingue, ça swingue… ».

La musique et en particulier l’orgue vous étaient donc familier de part vos origines familiales
Oui en quelque sorte, originaire du village de Cagnano, dans le Cap Corse : l’église avait un orgue réputé dont ma grand-mère était titulaire. Après le décès prématuré, de celle-ci, tomba peu à peu en désuétude, livré à l’appétit féroce des rats. Attristé de voir en cet état le bel orgue de facture italienne réalisé par Gaspard Domini en 1886, mon oncle Maître Jean-Baptiste Biaggi, alors maire du village, décida de le restaurer. Pour trouver le financement, il organisait un concert chaque été et il revenait à nous, ses neveux, de coller les affiches, faire la billetterie, aller chercher l’organiste à l’aéroport, le promener dans le Cap pendant son séjour et d’organiser les festivités après les concerts. Bref une bonne partie de mes vacances étaient accaparées par la restauration de l’orgue. Ce qui m’a marqué.
Se rajoute aussi la culture corse où l’on est baigné par la musique et les chants qui terminaient toujours une soirée organisée par mon oncle avec ses amis musiciens et leurs instruments.
Prenant connaissance de ce terreau, se sont tout naturellement tissés des liens d’amitié et de respect réciproque avec Marie-Madeleine Duruflé.

L’avez-vous beaucoup côtoyée ?
Attentive à ce séminariste étonnamment attaché à l'orgue, elle m'invitait régulièrement à la tribune.
J’ai un souvenir précis que je voudrais vraiment transmettre.
Je me rappelle d’un conseil sur lequel elle attirait mon attention un soir à la tribune, église fermée, alors qu’elle préparait un concert.

« Père, il y a un secret. Pour progresser, il faut jouer sans le son de façon à entendre intérieurement la musique pour comprendre ce qu’on joue sans avoir à écouter » et moi de voir ses mains parcourir allègrement les touches en écoutant les cliquetis des claviers et du pédalier… J’en reste encore surpris.

Vous avez connu Éliane sa sœur comment perceviez-vous leurs relations ?
Connaître intimement Marie-Madeleine c’est connaître Éliane !
Leurs relations étaient très étroites, et elles passaient leurs vies ensemble. On ne pouvait pas parler de l’une sans l’autre. Pour moi c’était une relation semblable qui liait Lilly et Nadia Boulanger. Une relation entre sœurs certes, mais aussi entre femmes exceptionnelles d’une culture incroyable qui, par le partage de leur expérience, approfondissaient la leur propre pour mieux transmettre.

Parlez nous de Marie-Madeleine en tant que collaboratrice liturgique dans le cadre de sa collaboration à Saint-Étienne-du-Mont.
Le propre des grands organistes est de se mettre au service de la liturgie.
Elle savait avec élégance et simplicité, abréger une pièce ou improvisation pour rentrer dans le rythme de la liturgie. Si quelqu’un commençait un chant difficilement, elle prenait plaisir à l’aider à récupérer le bon ton. Elle ne jouait pas pour elle-même mais savait s’effacer devant la splendeur de la musique. Elle improvisait tout en gardant un répertoire de pièces de grands compositeurs. Ses choix étaient liés au moment liturgique. Elle était délicate et possédait une classe éblouissante. C’était une personne qui demandait toujours nos choix avant de commencer un office.
Elle était respectée pour sa personne et ses talents, sans se mettre en avant elle-même. Elle avait une grande prestance et savait s’effacer devant son art. Cette grande dame avait une juste simplicité.

Quels souvenirs gardez-vous de l’appartement ?
Un appartement “sur le toit” d’un magnifique immeuble en face de Saint-Étienne-du-Mont, modeste par la taille certes mais très lumineux avec une vue imprenable également sur le Panthéon.
Un appartement intime, très chaleureux rempli par l’univers musical.

Vous m’avez confié un fac-similé d’une lettre écrite par Maurice Duruflé à Louis Eugène Rochesson le félicitant pour son travail de restauration sur l’orgue de Saint-Clément de Rouen, qu’il a inauguré, il y mentionne aussi la qualité de l’orgue de Mme Dujarric¹.
D’où vient ce document ?

C’est le travail de Bruno Guillois, notre organiste titulaire à Saint-Odile. Ce qui s’est passé mérite une explication. Nommé curé de la paroisse Sainte Odile il y a 9 ans, je me suis très vite entendu avec lui.
Lors de la première réunion de l'AMSO (association musicale de Sainte-Odile), j’ai pris connaissance du projet de relevage de l’orgue qui était à ses débuts. Ayant l’habitude de monter à la tribune de l’orgue dans chaque paroisse comme je le faisais avec Marie-Madeleine, j’étais étonné de voir de grands tuyaux stockés le long de l’escalier.
Intrigué, un jour nous avons décidé de monter dans le clocher. Nous y avons découvert un recoin de taille importante sans électricité. À la lumière de son iPhone... Nous avons découvert plus de 1000 tuyaux parfaitement rangés dans leur papier. Bruno Guillois, lui-même professeur agrégé de musique, auteur d'une thèse sur l’histoire de l’art, également chercheur, s’est alors renseigné. En fait, il s’agissait de l’orgue monumental de salon créé en 1932 pour l’hôtel particulier Art Déco de Mme Dujarric de la Rivière, née Marcelle Friedmann ,construit a cet effet.
Un hôtel devenu un salon musical exceptionnel pendant de longues années jusque dans les années 1982, date de son décès.
S’étant rendu chez le fils de Mme Dujarric et chez le musicologue Dominique Chailley, il y trouve moult documents, un livre d’or ainsi que cette lettre de Maurice Duruflé à l’adresse d’Eugène Rochesson qui le félicite pour son travail de restauration de l’orgue de St Clément de Rouen et qui dans ce même courrier n’oublie pas de saluer son travail sur le magnifique orgue de salon de Mme Dujarric de la Rivière pour la perfection de sa réalisation tant du point de vue d’une des premières transmissions électriques, que de la mise en harmonie. Pour nous, détenir la lettre de Maurice Duruflé au moment où commence la réfection de l’orgue est incroyable. Elle complète un dossier d’une richesse inouïe qui va nous aider pour la levée des fonds, nécessaire à son remontage.

Quels sont vos rapports avec l’association Duruflé ? Vous êtes membre depuis longtemps, mais nous ne nous sommes rencontrés que récemment.
Nous ne nous serions pas rencontrés aujourd’hui si, incidemment, une personne n’avait pas mentionné l’existence de l’association Duruflé à Bruno Guillois qui savait que j’avais connu Marie-Madeleine.
Il m’a donc suggéré de vous contacter. J’ai rapidement préparé un dossier sur l’orgue Dujarric et je suis venu à l’assemblée générale. Je voulais vous dire que Maurice Duruflé avait donc joué l’orgue de Mme Dujarric et certainement Marie-Madeleine aussi. C’est une histoire incroyable et toutes les personnes à qui nous en parlons sont sidérées et enthousiastes.
Nous allons restaurer donc l’orgue de Mme Dujarric. En même temps je suis heureux de soutenir votre mission de perpétuer l’œuvre unique de Maurice Duruflé.

Pour terminer, que souhaitez-vous pour l’association ? Quel avenir lui voyez-vous ?
Je suis aujourd’hui sur une « autoroute » qui est l’histoire de Marcelle Dujarric et de Nadia Boulanger. Je considère qu’il y a là un trésor de la musique du XXème siècle comme celle de Maurice Duruflé. Pour revenir à Marie-Madeleine, je considère que bien que différentes, ce sont deux histoires qui se rejoignent. Nous allons sauver un orgue historique Art Déco du XXème siècle qui aurait disparu au moment de la vente de l’hôtel particulier si le chanoine Arnold Van de Smet, lui-même musicien, n’avait accepté de le récupérer en urgence, démonté à Sainte Odile et ainsi le sauver.
De la même manière votre association veut sauver et valoriser l’héritage musical de Maurice et Marie-Madeleine Duruflé.
Je suis donc pleinement avec vous parce que nos deux projets aussi laborieux soient-ils, sont porteurs d’une espérance commune : transmettre au monde les trésors d’homme et de femmes habités par un génie musical et dont l’œuvre appartient au patrimoine spirituel de l’humanité.

J’ose penser que ces projets viennent de Dieu et que nous avons au ciel des soutiens qui nous invitent à garder confiance dans leur réalisation.
Maurice Duruflé était un homme d’Église.
Mme Dujarric de la Rivière² née Friedmann (1899-1982), juive convertie, oblate bénédictine de l’abbaye d’En Calcat l’était aussi.

Que Dieu bénisse conjointement nos projets.

Propos recueillis par Geneviève BRUN BUISSON – juin 2026

⋅ ⋅ ⋅ / ⋅ ⋅ ⋅

Notes

¹ – Pédagogue réputé, Jean Costa (1924 - 2013) fut professeur d’orgue au conservatoire de Nantes de 1953 à 1970 et se vit confier en 1971 la classe d’orgue du Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence d’où sortiront de nombreux élèves tels que Jean-Pierre Lecaudey, Gilles Harlé ou encore Chantal de Zeeuw qui prit sa succession à ce poste en 1992.
Concertiste de renommée internationale, invité des principaux festivals d’orgue, Jean Costa a donné plus de mille récitals en France, dans tous les pays d’Europe, en URSS et en Amérique, où il a abordé tout le répertoire et l’improvisation, discipline où il excellait.

² – Madame Marcelle Dujarric de la Rivière née Friedmann fit des études musicales poussées et apprit l’orgue à l’âge de 16 ans avec Louis Vierne, puis Marcel Dupré et André Marchal. Elle étudia la composition avec Nadia Boulanger qui devint son amie. Elle épousa en 1925 le biologiste René Dujarric de la Rivière, brillant pasteurien qui fut, entre autre, le premier à réussir en 1918 à filtrer le virus de la grippe espagnole… Admiré par ses pairs, il termina sa carrière comme président de l’académie des sciences.
L’impressionnant orgue de 2000 tuyaux commandé à Louis Eugène-Rochesson, unanimement admiré et reconnu pour ses grandes qualités par les musiciens de son temps dont Louis Vierne, Olivier Messiaen, Maurice Duruflé et naturellement Nadia Boulanger, tenait une place centrale dans leur hôtel particulier construit à cet effet. Leur salon pouvait accueillir environ180 auditeurs lors des concerts privés donnés chaque mois pendant 40 ans.

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