Pierre Grandmaison
Pierre, vous êtes titulaire du grand orgue de la basilique de Montréal, compositeur, concertiste, enseignant et vous avez été l’élève de Maurice et Marie-Madeleine Duruflé, nous allons parler avec vous des souvenirs que vous avez de ces deux grands artistes. Merci Pierre, de consacrer du temps à nos échanges qui nous donnera votre éclairage sur votre année de cours avec eux.
Vous avez commencé la musique très jeune, la musique est-elle une histoire de famille ?
Jeune, ma grand-mère était pianiste : à 15 ans elle était prix d’honneur de piano à Montréal. Puis elle s’est mariée… et à cette époque, au Québec lorsqu’on se mariait, on ne faisait pas carrière. Ma mère ensuite a étudié le piano, ma fibre artistique est donc un peu familiale. J’ai commencé le piano à 6 ans, et j’ai beaucoup joué Mozart, Beethoven, Chopin, Schubert et bien d’autres encore. Puis j’ai travaillé l’orgue avec Eugène Lapierre¹ et surtout Françoise Aubut², ancienne élève de Marcel Dupré et 1er prix au conservatoire de Paris en 1944.
Vous avez obtenu votre baccalauréat en musique à l’université de Montréal en 1970, en quelle circonstance êtes-vous venu à Paris à 21 ans ?
Françoise Aubut a voulu que je me perfectionne à l’orgue, et c’est elle qui m’a orienté vers les Duruflé que je ne connaissais pas. J’ai suivi son conseil et suis venu suivre une année de cours avec eux. Je n’avais jamais joué de Duruflé avant de les rencontrer.
Ainsi, vous débarquez à Paris en 1970, et vous rencontrez le couple Duruflé ?
Oui dès septembre 1970, j’ai travaillé avec eux. Mais Marie-Madeleine était mon professeur principal et, quand elle n’était pas libre, c’est lui qui me donnait des cours. En fait j’ai surtout travaillé avec Marie-Madeleine, je n’ai pris que peu de cours avec son mari et une seule master class.
Avec Marie-Madeleine, j’allais surtout à Saint-Etienne-du-Mont; elle me faisait travailler sur l’orgue de chœur. Lorsque je progressais et qu’elle était satisfaite de mon jeu, elle me faisait monter au grand orgue. Mais l’enseignement pur se faisait à l’appartement. Maurice Duruflé me donnait son cours dans l’appartement, jamais ailleurs.
Que retenez-vous de leurs personnalités ?
Marie-Madeleine était méridionale, elle était tout sourire, d’une grande simplicité. Je la revois lorsque nous nous sommes croisés à l’angle des rues Cujas et St Jacques et qu’elle m’a offert des biscuits qu’elle venait d ‘acheter. Elle « bichonnait » ses élèves et prenait soin d’eux. Un jour où je n’avais pas déjeuné, elle m’a servi un repas avant de la retrouver pour un cours. Elle était très maternelle et aimait ses élèves.
Mais elle était aussi un professeur très exigeant qui ne laissait rien passer, tant de la posture, des notes que des doigtés. Pour apprendre les partitions, elle me suggérait de commencer la pièce par la fin et au muet. Quand on avait fait ce travail, on connaissait la pièce par cœur.
Chez elle, il y avait d’un côté le professeur exigeant et de l’autre la personne très humaine et bienveillante.
En revanche, Maurice avait une apparence plus sérieuse; il ne souriait pas facilement. Lorsque j’ai travaillé le Veni Creator avec lui, il m’arrêtait toutes les 2 minutes. Je le vois encore dans l’appartement, debout, très grand seigneur, dans un salon minuscule avec l’orgue, le piano 1/4 de queue, un grand lutrin avec un antiphonaire1³ : il avait de l’allure.
Il était certainement très timide, riait rarement et il n’exprimait ses sentiments que lorsqu’il jouait. C’était un être « intérieur ».
Quels souvenirs en gardez-vous ?
Je me souviens d’un concert mémorable à Saint-Etienne du Mont le 14 juillet 1971. Ils ont joué tous les deux. Maurice Duruflé interprétait la Partita en mi mineur de Bach, la Fantaisie en la majeur de Franck et aussi une œuvre de Brahms. La Fantaisie de Franck était à se mettre à genoux.
Puis Marie-Madeleine a joué Liszt et son jeu m’a laissé pétrifié sur ma chaise, j’ai vécu un grand moment d’intensité magique. Elle avait été sublime. Ils furent ovationnés. Ce moment est resté très présent et vivant. J’en suis encore ému.
Lorsqu’ils partaient jouer à l’étranger, elle me disait qu’elle apprenait dans les avions ce qu’elle devait jouer. Lors d’un concert aux USA Maurice a eu un gros problème de dos. Marie-Madeleine, au pied levé et de mémoire, l’a entièrement remplacé et assuré le concert à sa place.
Elle me confiait que lorsqu’ils partaient jouer ensemble, Maurice lui disait « je joue les pièces d’interprétation, tu joues les pièces de bravoure ».
En 1978 lors de mon passage à Paris pour mon premier concert à Notre Dame, je les ai appelés. C’est lui qui m’a répondu et après m’avoir demandé de mes nouvelles il m’a immédiatement parlé de son accident en me disant qu’ils devraient être morts tous les deux, puis il me passe sa femme qui d’emblée me dit la même chose avec les mêmes mots. Ils sont restés très marqués moralement et physiquement par cette épreuve.
J’ai revu Marie Madeleine en 1989 à Paris. Elle était rayonnante malgré les blessures de l’accident : bassin fracturé ayant nécessité de nombreuses opérations pour arriver à jouer les notes du pédalier. Ses blessures à l’épaule l’ont aussi beaucoup handicapée mais, peu à peu, elle a réussi à passer d’un clavier à l’autre. Elle a été d’un courage incroyable durant la période post-accident. Elle a d’ailleurs arrêté un long moment sa carrière pour s’occuper de son mari.
À sa mort, j’ai eu un choc, j’ai envoyé un message à son épouse et bien sûr et elle m’a répondu. J’ai toujours gardé sa réponse sur moi.
Lorsqu’en 1993 elle est revenue pour jouer à New York les œuvres de Maurice elle a été sublime et a reçu une standing ovation incroyable.
Elle a démissionné de Saint-Etienne-du-Mont en 1998.
Parlez-nous de leur enseignement.
L’enseignement de Marie-Madeleine correspondait à celui de Marcel Dupré dont elle avait été l’élève. À la console il fallait rester statique et surtout ne pas bouger. Elle m’imposait une posture stable.
Elle était très pointilleuse, ne laissait rien passer. Elle ne me laissait jouer qu’après avoir appris les notes et maîtrisé le bon doigté.
Maurice Duruflé avait le sens du beau et il nous confrontait sans cesse avec le beau. Pour préparer ses concerts, il lisait ses partitions, s’en imprégnait : un travail d’introspection. Il jouait intérieurement la musique et quand il arrivait à l’orgue, il transposait au clavier ce qu’il avait ressenti en lisant la partition.
Il revenait toujours sur son travail et donnait des versions toujours plus poussées à ses éditeurs qui devaient en faire des dépressions !! Pour Maurice Duruflé la version la plus achevée d’une œuvre reste la dernière qu’il a corrigée avant sa mort.
J’ai compris comment jouer Franck en entendant Duruflé le jouer. J’ai autant appris en les écoutant jouer qu’en prenant des leçons. Pour moi Duruflé est un musicien plus spirituel que liturgique. C’est le champion du chant grégorien où il puisait son inspiration et qui le faisait vivre.
C’était un « moine laïc » il était entier dans son art.
En conclusion comment définiriez-vous l’homme et son œuvre ?
Surtout la sincérité et le don total de soi jusque dans l’œuvre. Il faut s’effacer devant la musique et dire « c’est de la musique « avant d’en citer l’interprète. Il s’effaçait devant la musique. Maurice Duruflé est l’homme de l’extase. L’onde sonore de ses musiques doit continuer de s’épanouir. Son œuvre de vieillit pas, c’est un peu le Ravel de l’orgue. La subtilité et la tournure de ses harmonies, le phrasé, font de lui un impressionniste de l’orgue.
J’aimerais enregistrer toute l’œuvre de Duruflé et un jour diriger son Requiem.
⋅ ⋅ / ⋅ ⋅
¹ – Eugène Lapierre (1899- 1970) est un organiste, professeur, compositeur et musicographe québécois. Il a été administrateur du Conservatoire national de Montréal de 1927 à 1970.
² – Françoise Aubut (1922 - 1984) est une organiste, concertiste, professeur d'orgue et de fugue québécoise.
³ – Livre liturgique catholique rassemblant les partitions des chants des offices dits "offices des heures" chantés plusieurs fois par jour dans les monastères , en notation grégorienne.
| Propos recueillis par Geneviève BRUN BUISSON – 05 mars 2026 |
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