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Joseph Beuchet

Monsieur Beuchet Bonjour,
En reprenant l’entreprise familiale, de la célèbre maison Louis Debierre fondée en 1882, et devenue peu après Beuchet-Debierre, vous en avez été le facteur d’orgues de 1955 à 1982, construit et restauré des instruments célèbres, et connu les grands noms de l’époque.
Merci de m’accueillir chez vous et me livrer vos souvenirs.

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Vous venez d’une famille qui, à l’origine, fabriquait du mobilier. Comment en êtes-vous arrivés à devenir facteurs d’orgue ?

C’est en quelque sorte un héritage familial : Mon arrière-arrière-grand-père était menuisier ébéniste et en partie réputé pour la fabrication de mobilier d’église, son fils Louis Debierre – mon grand-père –, bien qu’ayant appris à travailler le bois était peu enclin à reprendre la petite entreprise familiale. Il part 18 mois à Paris faire un apprentissage chez deux facteurs d’orgue. Il rentre à Nantes et se voit confier à 20 ans la construction de l’orgue de la chapelle de l’Œuvre dans l’église Notre Dame-de-Toutes-Joies à Nantes. Il en fait les plans et avec l’aide de 3 ouvriers prêtés par son père, construit l’orgue. Cet instrument donne toute satisfaction (aujourd’hui classé monument historique). Fort de cette première réussite, d’autres commandes arrivent et marquent le début de son aventure entrepreneuriale.

Louis Debierre votre grand-père a été un entrepreneur très créatif, est-ce lui qui a bâti la manufacture ?

Oui, tout part vraiment de lui. Mon grand-père Louis se marie. Son épouse lui apporte de l’aisance financière qui lui permet de construire, toujours à Nantes, une manufacture d’orgues qui restera dans ces lieux jusqu’en 1980.
Parallèlement il se consacre à rechercher comment perfectionner la facture d’orgue. Il invente l’orgue portatif à tuyaux polyphones : le même tuyau pouvait donner 3 notes.
Il conçoit l’orgue portatif composé de deux ensembles séparables : un buffet contenant le clavier de 56 notes, les sommiers et la tuyauterie et le second qui se raccorde facilement au premier. Ce dernier se compose de la soufflerie et des pompes. Des roulettes lui permettent une bonne mobilité. On en a construit 455 dans le monde entier et sur tous les continents.
En 100 ans nous avons construit 1500 orgues dont aussi des orgues dits « de salon ».

Mon grand-père faisait constamment évoluer ses instruments pour toujours les perfectionner. Protégé par deux brevets, l’orgue portatif Debierre reçoit une médaille d’or à l’exposition industrielle régionale tenue à Nantes en 1886.

Votre père ensuite a repris la manufacture.

Pas immédiatement. Entre-temps Mr Gloton a pris la direction de l’entreprise et il a envoyé mon père à Paris dans l’entreprise Cavaillé-Coll. En effet, Mr Glotto avait été sollicité par Mr de Froissard, alors président de la société Fermière Cavaillé-Coll pour continuer l’oeuvre d’Aristide Cavaillé-Coll, Suite à l’arrêt des activités de la société, la Maison Beuchet-Debierre fut son continuateur.
Mr Gloton est resté à Nantes et y a envoyé son bras droit Joseph Beuchet, mon père.

En effet, notre maison avait un très grand respect pour les réalisations de Cavaillé-Coll et certaines grandes restaurations d’instruments de ce dernier purent être réalisées par notre maison.
Il est possible de citer parmi ces instruments célèbres les relevages et restaurations des instruments de Notre Dame de Paris, Saint Sulpice, des Invalides, Saint-Clotilde, Notre Dame D’Auteuil, la Trinité la cathédrale d’Angers…

Mon père est resté à Paris de 1931 à 1936.
Pendant son séjour il y a eu deux grandes restaurations d’orgues qui lui ont fait rencontrer de grands musiciens : celui de Notre-Dame et celui de Saint-Sulpice.
C’est ainsi qu’il rencontre et travaille avec Louis Vierne, un homme cultivé, bien élevé, courtois, attentif, qui s’entendait très bien avec mon père. Il a d’ailleurs écrit un témoignage fort aimable sur leur collaboration.

Puis la décision fut prise de restaurer l’orgue de Saint-Etienne-du-Mont. Cette restauration a duré des années et a continué lorsque mon père était revenu à Nantes.

Nous reviendrons sur cette importante restauration plus tard.
Votre père est rentré à Nantes et a repris l’entreprise de votre grand-père Debierre après le départ de Mr Gloton.

Oui en dépit d’une belle descendance composée de 3 filles et 2 garçons, la transmission de l’entreprise semblait compromise. Seule l’une des filles se marie et épouse Pierre Beuchet. Et l’entreprise devient Beuchet-Debierre.
De cette union naît Joseph Beuchet, mon père, qui dirige l’entreprise de son grand-père (1934/1947-1970). Je lui succède en 1970 et en assume la charge jusqu’en 1980.

Avez-vous été attiré par la musique très tôt ?

J’ai baigné tout petit dans un univers musical. Ma mère était une excellente pianiste, organiste également puisqu’elle était titulaire de l’orgue de Saint-Etienne de Tours avant son mariage. Mon père chantait et a eu un prix de chant au conservatoire de Nantes. J’ai moi-même appris le piano dans ce même conservatoire.

Vous étiez non seulement d’une famille de musiciens mais aussi de facteurs d’orgue, cela a dû vous inciter dans une voie artistique ?

Pas tout de suite, je me suis un peu cherché. J’ai d’abord fait beaucoup de stages et différents apprentissages avant de me concentrer sur l’orgue et l’affaire familiale. J’ai fait un apprentissage en menuiserie, puis un stage agricole, un autre en comptabilité et, j’ai été 2 années dans une entreprise qui faisait des encres pour l’imprimerie (entreprise Georget). Puis en 1955 mon père me dit : « avec mon aide, tu pourras travailler dans la manufacture ». Et je l’ai rejoint.
J’ai travaillé 15 ans avec lui et ai beaucoup appris, mais je n’ai jamais été harmoniste.

Revenons à la restauration de l’orgue de St-Etienne-du-Mont.

La ville de Paris envisageait cette restauration quand Maurice Duruflé était encore titulaire en Normandie à Louviers , dans les années 36. On devait porter les jeux de 30 à 92. Avec de nombreuses modifications et une électrification de l’instrument.
Quand la guerre a éclaté, on nous a demandé de démonter sa façade pour la mettre à l’abri dans l’atelier de fabrication de tuyaux des frères Mazure, rue de la Procession.
Maurice Duruflé était alors titulaire, mais il n’avait pas eu le temps de beaucoup jouer avant la dépose de la façade. Elle a été remise en place après la guerre.
Nous avons assuré la partie construction, c’est-à-dire l’infrastructure, les sommiers, la tuyauterie, et toute l’électricité ainsi que la console.
Mais Maurice Duruflé avait entendu parler de l’harmoniste Henri Yersin, suisse d’origine, et il le voulait comme harmoniste pour St-Etienne-du-Mont. Nous avons obtenu que sa manufacture nous le prête pour St-Etienne-du-Mont. À l’époque on parlait de l’harmonisation plein vent, claire, généreuse, absente de lourdeur.. de jeux qui chantent et qui ne râlent pas.
Quand Yersin eut fini son travail, Maurice Duruflé ne fut pas entièrement satisfait, il lui avait tellement cassé les pieds…
Les relations restaient incroyablement difficiles, il nous envoyait beaucoup de lettres posant beaucoup d’interrogations… et il les terminait toujours par « qu’en pensez-vous ? »

La restauration de cet orgue a été très longue et compliquée, il a été considérablement agrandi, On est passé de 30 jeux à 92, et cet exercice impliqua beaucoup de changements techniques .

La console dans sa composition actuelle fut achevée en février 1950. Je l’ai transportée entre Nantes et Paris avec notre voiture flanquée de sa lourde remorque et son chargement minutieusement emballé.
En arrivant devant l’église, Maurice Duruflé, prévenu nous attendait en faisant les cent pas sur le parvis. Lorsqu’il nous a vus, il a souri… c’est la première fois que je le voyais sourire.

Puis, après les relations ont été relativement bonnes, il pinaillait, il était tatillon, il trouvait que la façade refondue et remise en place paraissait trop neuve. Il fallait toujours des changements ou des améliorations. Le chanoine Lepetit, alors curé de la paroisse a été formidable et a beaucoup mis de sa poche pour que Maurice Duruflé soit satisfait. Mais Maurice Duruflé participa aussi personnellement et de façon importante à financer beaucoup d’ajustements et finitions de ce chantier.
La restauration dura de 1938 à 1956…
Il a donné son premier concert sur cet orgue six ans après.

Était-ce la première fois que vous rencontriez M Duruflé ?

Je l’avais rencontré à un concert à Nantes. Il l’avait donné à l’église Saint-Clément, construit par notre grand-père, au profit de la restauration du château de Versailles. Puis aussi en concert à Paris et plusieurs fois à Saint-Étienne du Mont.
Mon père faisait des enregistrements de ses improvisations. Malheureusement ils ont été mal conservés et ne sont plus utilisables.
Et il était venu plusieurs fois à Nantes suivre les travaux de la console. Je le revois encore chez nous à la Manufacture.
J’ai eu beaucoup de confidence de Marcel Dupré, que je rencontrais fréquemment.
Il me disait de lui : « il a le sourire discret. »
Mais c’est sa femme Marie-Madeleine qui lui a rendu le sourire.

Avez-vous des souvenirs d’autres musiciens ?

Oui je me souviens de Louis Vierne qui a eu comme élève Bernard Gavoty , celui-ci avait épousé une fille du Général Marion qui était gouverneur des Invalides. Et c’est à cette époque que la reconstruction de son orgue a été décidée.
Le marché nous a été attribué et c’est mon père qui l’a restauré… Bernard Gavoty en a été le titulaire.
Il a été inauguré en 1957 par Marcel Dupré et Bernard Gavoty.

Gaston Litaize disait, en parlant de lui, que c’était « l’invalide des Invalides » ce n’était pas très gentil.
Gaston Litaize avait peut-être des vues sur les Invalides mais officiait à l’institut des Jeunes Aveugles. Il y avait cinq orgues à ce moment-là. C’est fou…
Il assurait aussi la retransmission des messes et de tous les offices religieux de toutes les confessions à Radio France…

Ces grands organistes de cette époque ne manquaient pas d’humour mais comme on l’a vu avaient tous de très fortes personnalités et pouvaient aussi parfois avoir la dent dure.

Propos recueillis par Geneviève BRUN BUISSON – juin 2026
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